II
Dès que Renisenb eut mentionné le collier, Esa jeta de rapides coups d’œil autour d’elle, mit un doigt sur ses lèvres et tendit la main. Renisenb fouilla dans sa robe et déposa le bijou dans la paume de sa grand-mère, qui l’approchant tout près de ses yeux pour l’examiner, le regarda un bon moment avant de le dissimuler dans les plis de sa tunique.
— Maintenant, dit-elle très bas, mais d’une voix pleine d’autorité, n’ajoute plus rien. Les murs de cette maison ont des oreilles. J’ai beaucoup réfléchi au cours de la nuit et il y a des tas de choses à faire.
Mon père et Hori sont au temple d’Isis, où ils s’entretiennent avec le prêtre Mersu d’une lettre solennelle qui sera adressée à ma mère pour lui demander d’intervenir.
— Je sais. Que ton père s’occupe des morts, je m’occuperai, moi, de ce qu’il se passe sur la terre ! Quand Hori rentrera, envoie-le-moi. Il a des points qui valent d’être examinés… et je fais confiance à Hori.
— Je suis sûre qu’il saura ce qu’il faut faire. L’expression joyeuse de sa petite-fille attira l’attention de la vieille femme, qui demanda :
— Tu vas souvent au Tombeau, n’est-ce pas ? De quoi parlez-vous, Hori et toi ?
Renisenb eut un geste vague.
— Oh ! de tout… Du Nil, de l’Égypte, du sable et des rochers qui changent de couleurs aux différentes heures du jour… Quelquefois, aussi, nous ne disons rien. Je reste là… Tout est calme… Il n’y a pas de voix qui grondent, pas d’enfants qui crient, pas d’allées et venues. Je suis seule avec mes pensées et Hori respecte mon silence. Parfois, je lève les yeux, son regard croise le mien et nous nous sourions… Là-haut, je suis heureuse !
— Tu as de la chance, Renisenb, dit Esa d’une voix lente. Tu as trouvé le bonheur en toi-même. Pour la plupart des femmes, être heureuse, c’est s’occuper d’une foule de choses sans importance, soigner ses enfants, rire, bavarder, se quereller avec d’autres femmes et échanger avec un homme tantôt des propos d’amour, tantôt des phrases méchantes. Le bonheur, pour ces femmes-là, c’est toutes sortes de petites choses, enfilées comme les perles d’un collier.
— Est-ce que ta vie a été comme ça, grand-mère ?
— En grande partie ! Mais aujourd’hui, je suis vieille, je reste assise dans mon coin, je n’y vois plus très clair, je me déplace avec difficulté… et j’ai compris qu’il y a une vie intérieure aussi bien qu’une vie extérieure. Malheureusement, on ne se refait pas, à mon âge… Alors, je gronde ma petite esclave, je me fais apporter de la cuisine de bons gâteaux que je savoure à loisir, je grignote des grappes de raisin bien mûres et je bois du sirop de grenadine… Ce sont des choses qui restent quand les autres s’en vont ! Les enfants que j’ai chéris sont tous morts Maintenant. Ton père – Râ le protège ! – a toujours été un imbécile. Je l’aimais à la folie quand il n’était qu’un gamin qui ne savait pas se tenir sur ses jambes, mais, maintenant, avec ses airs importants, il m’agace ! Pour ce qui est de mes petits-enfants, je t’aime, toi, Renisenb… Au fait, où est donc Ipy ? Je ne l’ai aperçu ni hier, ni aujourd’hui.
— Il a beaucoup à faire avec la rentrée des moissons. Mon père lui a donné l’ordre de la surveiller.
Esa fit la grimace.
— Voilà qui a dû réjouir le prétentieux jeune homme !
Il doit crever d’orgueil. Quand il rentrera, envoie-le-moi donc.
— Bien, grand-mère.
— Et, pour le reste, Renisenb, silence !